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Bleu Calypso
Charles Aubert

Attention, Bleu Calypso est un leurre ! Un leurre destiné à la pêche et que fabrique le narrateur, Niels Hogan. Dans le récit ce leurre s’avère particulièrement efficace pour attraper les loups qui s’aventure dans les étangs. Pour ceux qui ne vivent pas sur les côtes de la Méditerranée, précisons que les loups sont biens des poissons, connus sur d’autres rivages sous le nom de bar.
Ayant fuit les tracasseries et la folie d’une grande ville (peu importe laquelle, elles se valent toutes plus ou moins), Niels s’est réfugié dans une cabane sur les bords d’un des étangs qui étendent leur miroir entre Sète et le sud de Montpellier. Il a coupé les ponts avec sa vie d’avant et fabrique des leurres très prisés des pêcheurs. Pas de n’importe quel pêcheurs. De ceux qui choisissent de toujours relâcher leur prise et qui aiment autant l’efficacité de cette chasse aquatique que la beauté du geste ou de la stratégie.
Une vie tranquille, bien loin des mœurs citadines, qui va pourtant être mise à rude épreuve en quelques courtes journées. La capture d’un loup avec le fameux leurre va en effet être l’occasion d’une découverte peu réjouissante : celle d’un cadavre bien humain ! Et voilà notre personnage entraîné malgré lui dans un affaire dont il apprend qu’elle a déjà semé plusieurs victimes autour de son cher étang.
Cela ne serait rien si ne surgissait la tornade Lizzie, la journaliste que rien ne peut arrêter et qui tient à tout prix à résoudre l’énigme avant les enquêteurs de la gendarmerie locale. Virevoltante Lizzie à qui personne ne peut résister et qui pourrait bien avoir une certaine parenté avec la nymphe Calypso qui accueillit le naufragé Ulysse.
A partir de cela, l’auteur va travailler le récit, et travailler son lecteur, pour le ferrer le moment venu d’un coup de poignet imparable. Pas la peine d’essayer de se débattre, nous sommes inexorablement amenés vers la surface, ou tiré vers le fond, pour n’être relâché qu’une fois le livre achevé. Une construction de « polar » somme toute classique, mais mené par une main qui sait y faire et ne faiblit pas.
Au passage, l’auteur/narrateur nous fait découvrir tout un monde que l’on peut côtoyer sans le voir, un peu à la manière dont un Simenon ne manquait jamais de nous faire découvrir toute une société au travers des enquêtes de son célèbre commissaire.
Mais il y a une autre, ou plutôt d’autres bonnes surprise dans ce premier roman de Charles Aubert.
En effet, outre l’intrigue et la justesse du rythme, il y a les personnages. Celui du narrateur d’abord, qui nous parle à la première personne, nous portant à imaginer qu’il y a pas mal de l’auteur en lui. Jouant les ermites bourrus mais affables, il a développé un sens de l’observation et une intuition que son expérience de vie (qu’il tait autant qu’il peut) renforce et qui fait de lui une sorte de sage philosophe, un peu misanthrope. C’est du moins ce qu’il voudrait croire de lui-même, mais les événements vont le remettre sur d’anciens chemins qu’il devra suivre, bon gré mal gré.
Contraste absolu, en apparence, avec l’hyperactive et si perspicace Lizzie, dont la jeunesse n’interdit pas une solide expérience de vie. Expérience dont elle a tiré mille leçons mais dont elle ne parle guère. Il y aussi l’ami de solitude avec qui il partage cette vie de cabanier, Vieux Bob. Vieux Bob et son chien Lucky.
Des personnages qui tous, mais c’est un peu une règle du genre, se dévoileront malgré eux, se révéleront autre que ce l’on croyait, y compris l’enquêteur de la gendarmerie.
Parmi les personnages, il ne faut bien sûr oublier ni l’eau et les étangs, ni la voiture de Niels, une VW 181 qui est autant style de vie que moyen de transport.
Une autre surprise, c’est que Bleu Calypso est aussi une anthologie poétique ! En effet en exergue aux 40 courts chapitres du récits sont insérés 40 haïku soigneusement choisis, comme autant de scintillement à la surface de l’eau. Ils chuchotent à nos oreilles comme une petite brise, sont comme ces éclats de lumière des loups jaillissant brièvement pour disparaître aussitôt dans une discrète éclaboussure qui trouble à peine le silence de l’eau. Le récit se poursuit mais leur discrets éclats nous accompagnent.
Lecteur, une fois que l’on a mordu au leurre Bleu Calypso, on ne peut s’en défaire. On se laisse entraîner et séduire par les personnages, l’envie nous prend aussi d’aller découvrir ces étangs et de lire plus de haïku. Que demander de plus ?
En prime, mais cela est sans doute plus personnel, j’ai décelé une touche ironique, un sourire en coin, bienveillant et gentiment moqueur de nos travers, qui m’a proprement réjoui.
Encore une dernière chose. Ne refermer pas Bleu Calypso sans lire les remerciements de l’auteur car ils vous concernent.
Un polar plutôt « écolo » qui est surtout un premier roman très réussi et qui donne envie d’en redemander.

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