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Taqawan
Eric Plamondon

« En langue mi’gmaq, on nomme taqawan un saumon qui revient dans sa rivière natale pour la première fois. Il passe de une à trois année en mer. (…) S’il a survécu à la gueule des phoques, aux dents des requins, aux gosiers des goélands, aux becs des cormorans, il retrouve sa rivière d’origine, après des milliers de kilomètres parcourus. On ignore toujours sur quel type de radar le saumon peut compter pour retrouver le lieu exact de sa naissance. Il se dirige peut-être à l’aide de la position du soleil et des étoiles. Sachant que le saumon a un odorat très développé, mille fois plus puissant que celui d’un chien, certains pensent qu’il retrouve sa route grâce à l’odeur des rivières. »

Le Canada et sa province francophone… cela nous paraît si plein de pittoresque et de nature que l’on s’en contenterait presque. On peut. Mais ce serait faire fi de la réalité et de l’histoire. L’accent n’empêche guère la violence. La violence qui peut être des plus terribles lorsqu’elle s’exerce, comme ailleurs, sur des minorités. Ici les indiens Mi’gmaq (dont le nom, aussi parfois écrit Micmac, n’a rien à voir avec l’expression française qui désigne une embrouille, même si côté embrouille, ils en ont subit quelques-unes) et les “incidents” qui se produisirent en 1981 sur la réserve de Restigouche (devenue Listuguj depuis 1992)  : des centaines de policiers pour saisir des filets et interdire la pêche aux indiens, alors que cela faisait partie de leur droits reconnus. Un événements qui suscita des réactions de solidarité parmi les autres nations indiennes et dont Luc Plamondon fit une chanson pour Judith Butler et qui fut interdite sur les ondes québecquoise (Escarmouche à Restigouche).

En marge de ces événements, mais au cœur de ce qu’ils disent, une jeune fille “portée disparue” a été victime de la violence de policiers, violée et violentée. Recueillie par Leclerc, un garde pêche qui a démissionné, écœuré par les attitudes de ce gouvernement “blanc”, Océane reprend la vie, malgré la violence, malgré le blessure, malgré la haine. Fiction documentaire, Taqawan nous emporte cependant sur bien d’autres territoires. Il y a en effet quelque chose du Delivrance de John Boorman (1972) par l’irrépressible glissade vers une violence radicale au milieu de cette nature que les américain nomme “wild” ou “wilderness”. 

Installé dans la région de Bordeaux depuis une bonne vingtaine d’années, Eric Plamondon pratique une langue qui, pour nous, lecteurs de l’hexagone, reste bien québecoise, empruntant à des registres que nous ne connaissons guère (sauf à avoir séjourné dans la “belle province”). Mais encore une fois les mots sont un peu court pour dire la qualité de l’écriture d’Eric Plamondon. Une écriture qui parle et qui sonne, qui bringuebale alors que le jeep s’enfonce dans la forêt. Une langue où les propos et les mots règlent leur comptes avec l’histoire et la politique. Sans méchanceté gratuite ou haine, mais sans aucune concession. Cela roule avec la fluidité et la résolution d’un taqawan, le jeune saumon qui remonte pour la première fois sa rivière après quelques mois ou années passée dans l’océan, qui peut remonter des chutes d’eau verticales pour atteindre son but.

Naviguant entre roman noir ou thriller, leçon d’histoire et d’écologie, journalisme critique, témoignage, Eric Plamondon nous fait découvrir tout un monde, à la fois très local et que l’on peut retrouver dans bien trop d’autres lieux, partout où des minorités sont méprisées et luttent pour simplement exister, sans chercher ni revanche ni vengeance. Juste exister et continuer de vivre sans disparaître.

En reprenant la phrase terrible que l’éditeur met en exergue − Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. − l’on pourrait ajouter que ce n’est pas en se lavant les mains ou en pratiquant inopportunes saignées, que l’on pourra se défaire de l’autre qui est à côté de nous, quand il n’est pas en nous. Entendre l’autre, s’intéresser à lui, ne serait-ce que le temps d’une lecture, c’est aussi un premier pas pour lui (re)donner vie et reconnaissance. Voilà ce que parvient à faire Taqawan  : contre tout et tous, il remonte le courant pour continuer pour poursuivre ce qu’il a à faire, en dépit de tout les pièges. Tabarnak  ! Que vie et partage continuent.

  • Le documentaire Les événements de Restigouche réalisé par Alanis Obomsawin qui a joué “un rôle déterminant dans l’élaboration de Taqawan” (dixit Eric Plamondon)  : https://www.onf.ca/film/evenements_de_restigouche/

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